OAF Talks

Au-delà de l’art, art de l’au-delà

October 21, 2016

Infos pratiques

Animateur:
Emmanuel Dayde

"Il faut prendre le spiritisme au sérieux" prophétisait Michel Thévoz et il avait raison car une certaine forme d’art moderne (l’automatisme, le jeu, l’abstraction, le surréel, etc.) est née du spiritisme. En même temps qu’il prétend que « JE est un autre », Arthur Rimbaud, dans sa lettre à Paul Demeny en 1871, dit qu’il faut « être voyant, se faire voyant ». La création médiumnique, presque aussi ancienne que le mouvement spirite lui-même, ne l’a pas attendu pour tenter, justement, de « se faire voyante ». Pour retranscrire les messages de l'au-delà, les médiums ont toujours produit des écrits et des dessins. Mais ce sont deux éminentes personnalités littéraires et artistiques, Victor Hugo et Victorien Sardou, qui les font rentrer dans le champ de l’art à proprement dit - comme l’a soulignée l’exposition "Entrée des médiums" à la Maison de Victor Hugo à Paris en 2012 : « Si la science ne veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra » déclarait l’auteur des Contemplations. Plus tard, en 1911, Augustin Lesage, mineur dans le Pas-de-Calais, a 35 ans lorsqu'il entend des voix au fond de la mine lui prédire une carrière de peintre : « Ce n’est pas moi qui fait de la peintures, ce sont les esprits » affirme-t-il avec prudence. Son succès fait des émules dans les milieux spirites du Nord, tel Victor Simon et Fleury Joseph Crépin. La plus emblématique des artistes médiumniques demeure cependant l'anglaise Madge Gill. À la même époque que Lesage et durant trente ans, elle accumule des centaines de dessins exécutés en état de transe. 

Paradoxe : aujourd’hui, le XXe siècle parait tout autant avoir été l’âge des médias que celui des médiums. L’exposition "Traces du Sacré" au Centre Pompidou en 2008 révélait l’œuvre d’Hilma af Klimt – bien qu’elle ait été exposée aux USA en 1985, près de 50 ans après sa mort. S’intéressant au paranormal, Hilma, au tournant des années 1880, entre en contact avec un esprit qui lui donne la mission précise de peindre des peintures « médiumniques ». Ces peintures, éxécutées dans un état de transe, ont pour but de transmettre un message spirituel aux hommes, et font partie intégrante de ce qu’elle appelle Le Temple : Hilma consacrera la majeure partie de sa vie à cette mission. En 1906, après 20 ans de vie d’artiste et à l’âge de 44 ans, Hilma af Klint peint sa première série de peintures abstraites, qu'elle lèguera à son neveu en spécifiant que rien ne devait être montré avant 20 ans après sa mort. Elle est aujourd’hui la coqueluche de la Serpentine Gallery, qui lui a consacré une grande exposition au printemps 2016, sous le titre « Painting the unseen ». Dans les années 50 et 60, la génération Beatnik expérimente à son tour de nouveaux modes d’être au monde pour percevoir son invisible spirituel : exercices de méditation, séances de transcendantalisme pour une meilleure connaissance de soi et épanouissement personnel sont les leitmotivs de la Beat Generation placée sous les auspices littéraires de Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs. Dans ce Spiritisme nouvelle manière, pratiques spirituelles, soufisme, introspection, psychotropes et drogues permettent d’atteindre l’état de connaissance.

 

 

Mais qu’en est-il, au XXIe, des rapports entretenus entre l’art contemporain et l’art de la vision ? Si l’art médiumnique triomphe toujours dans l’art outsider et s’il a fait l’objet d’une recherche spécifique fructueuse dans les milieux psychiatriques, il a également envahi le monde – toujours un peu plus frileux – de l’art numérique et de l’art contemporain. Tandis que le LaM de Villeneuve d’Ascq par exemple conserve depuis janvier 2014 près de 3 500 documents (peintures, dessins, écrits, etc.) rassemblés par la Société Française de Psychopathologie de l’Expression de l’Art-thérapie, le créateur multimédia Stéphane Blanquet tisse ses rêves dans de grandes tapisseries électriques et Myriam Mihindou rend compte de la présence d'un esprit invisible en solarisant et en inversant ses photographies. Dans l’exposition Les Maîtres du Désordre en 2012 au Musée du Quai Branly, les inspirés de l’art sont comparés à des chamanes : "Élus par les esprits, la marginalité, l'extranéité, souvent l’ensauvagement, les maîtres du désordre témoignent de la légitimité de leur parole inspirée et du jeu sans fin du chaos et de la règle » écrit Jean de Loisy. Invité à présenter cet été au Palais de Tokyo son installation vidéo L’intervalle de résonnance, qui traite de la perception – scientifiquement impossible - par les Inuit de sons émis par les aurores boréales, le vidéaste et cinéaste Clément Cogitore réalise aujourd’hui des films où il explore les pendants rationnels et irrationnels de phénomènes insaisissables. De manière spectaculaire,  le 21 juin dernier à la Monnaie de Paris, dans le cadre de « Merci Raymond par Bertrand Lavier », le dit Bertrand Lavier, apôtre du ready-made, invitait les spectateurs à une séance de spiritisme « afin de toucher du doigt l'univers du fantôme de Raymond Hains ». Il s’agissait pour lui de rendre hommage aux liens que l'artiste avait tissés entre le quotidien, l'art, les sciences et le monde du subconscient. Esprit, es-tu là ?

Et si l’instauration d’un consumérisme raisonné entraînait le retour et le flamboiement de la déraison ?

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